Rencontre exclusive avec Li Chevalier pour parler de ses œuvres, ses démarches artistiques et de ses réflexions sur "le cœur et la raison". 

Son exposition monographique, au Museo d'Arte Contemporanea Roma, du 28 janvier au 26 mars 2017, rassemblera 30 peintures à l'encre et une installation monumentale synchronisée avec son et lumière.

Li Chevalier à son atelier à Pékin, image courtesy Li Chevalier

Li Chevalier, vous êtes une artiste qui cultive l’esprit du spontanéité de la calligraphie dans votre art, née en Chine, diplômée d'une Grande École française, et vous travaillez aujourd’hui entre Paris et Pékin. Comment vous vous positionnez vis-à-vis de la scène de l’art contemporain ?

Pour répondre à cette question, je cite volontiers ce commentaire de Claudio Crescentini, le curateur du Musée d’Art Contemporain de Rome, sur mon travail : « chercher à situer cet œuvre dans le cadre de l’art contemporain, c’est prendre le risque de se perdre dans un labyrinthe de références stylistiques et d’icônes qui échouent à rendre compte de l’essence de ce travail ».

Parlant de contemporanéité de l’art, aucune culture n’est née de rien et personne ne peut nier l’influence de sa culture maternelle, même dans si on est dans la rupture avec ou la remise en question de celle-ci.

Les approches mentales de ma création ne sont pas complétement coupés de l’école de peinture des lettrés chinois, connue par son profond ancrage philosophique. Cependant, l’influence de mes deux dernières décennies de vie dans des foyers culturels très divers de par le monde a déteint sur mes travaux et m’ont éloignée, techniquement et mentalement, des stéréotypes des préciosités orientales.

Mon univers n’est pas celui d’une lettrée, contemplant la montagne et la forêt, chérissant sa paix intérieure. Je suis sombre comme de l’encre et j’adhère à cette phrase de Victor Hugo «L’homme qui ne médite pas vit dans l’aveuglement. L’homme qui médite vit dans l’obscurité. Nous n’avons que le choix du noir». La création, plus justement, la création de la beauté m’apporte des lumières passagères. Par la beauté, on touche à mon obsession essentielle.  La contemporanéité des expressions artistiques ne se réduit pas à la provocation ni à la transgression esthétique. A ce propos, j’aime citer Anselm Kiefer : One cannot avoid beauty in art.

Museo d'Arte Contemporanea Roma, Italie, ou seront exposées les œuvres de Li Chevalier

 

Le critique Gérard Xuriguera a parlé d’une atmosphère, une présence dans votre travail : « une manière d’abstraction sourde et mouvante … où prévaut avant tout une atmosphère, une présence ». Pourriez-vous nous parler d’avantage de cette présence ?

La semi-abstraction consiste à trouver la juste frontière entre la figuration et  l’abandon total de la forme reconnaissable. Dépeindre une présence est donc un grand défi et on n’y parvient pas sans recourir à la création d’atmosphères particulières qui dévoilent la présence par l’absence. Comment peut-on décrire autrement la solitude, l’évanescence, l’esprit qui vagabonde dans l’univers glacial ?

Quels sont les risques que vous prenez dans votre travail ?

Créer c’est prendre des risques, et ce à chaque étape de la création. Mais pour moi le principal ‘risque’ que je prends, c’est de contribuer à la scène artistique par un genre d’art non classable.

Deux Rives, 2016, encre, acrylique, quartz sur toile, 100cm x 100cm

 

La créativité opère de manière mystérieuse et souvent paradoxale. Qu'en pensez-vous de cette phrase : “Les personnes imaginatives ont des esprits plus désordonnés” ?

L’art ne supporte pas l’ordre. On ne peut se lancer dans l’art sans adhérer en quelques sorte à un culte, forme d’intoxication émotionnelle, qui fait fort contraste avec la raison et la logique philosophique dont l’exemple extrême est le philanthropisme d’Emmanuel Kant, une sorte d’attitude ni chaude ni froide, bien ordonnée et surtout exempte de passion.

La passion, souvent désordonnée, épuise le cœur, le manque de passion appauvrit le monde ! Il me semble que la grandeur de l'art réside dans sa capacité de provoquer des séismes dont l'épicentre se situe dans l'âme sensible, imaginative et donc vulnérable de l’artiste. L'artiste est condamnée à mourir de  passion, dans l'espoir d'être ressuscité à travers ses œuvres !

Au fond, la religion, tout comme l'art et l'amour, appelle à la sortie de soi, alors que la sagesse "du bonheur" prescrit des pilules d'enfermement autour de son nombril.

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L'exposition monographique de Li Chevalier au Museo d'Arte Contemporanea Roma (MACRO)

De la biennale de Venise et Open au Macro - Perspectives internationales IV
Commissaire de l’exposition :  Paolo de Grandis / Claudio Crescentini 

Inauguration : 27 Janvier 2017, 18H30
Durée de l’exposition : 28 Janvier - 26 Mars 2017
MACRO Testaccio - La Pelanda  
Foyer 2, Teatro Studio Due, Piazza Orazio Giustiniani 4, 00153 Roma

 

Images : Courtesy of Li Chevalier

Text : Courtesy Li Chevalier / Maison Bleu Studio